En une image, Hugo de Bengy, Head of Operations chez Ovrsea, résume la situation. Il s’agit d’une carte du détroit d’Ormuz vidée de ses navires. De part et d’autre de ce passage essentiel, ils sont des centaines à attendre. Quoi donc ? Et bien que le brouillard de guerre, comme disait Clausewitz, s’éclaircisse.
Si le choc est particulièrement violent sur le marché du vrac liquide, la guerre en Iran oblige les acteurs logistiques globaux à basculer en gestion de crise. La question n’est plus seulement la disponibilité des routes, mais la capacité à maintenir des opérations sûres et assurables. Les alertes de sécurité ont été relevées à des niveaux critiques, alors que certains navires ont été touchés dans les attaques de missiles et de drones qui sont devenues la norme depuis samedi. On a également relevé de fortes interférences sur les systèmes mondiaux de navigation par satellite qui sont susceptibles de perturber la navigation.
Les compagnies ont vite réagi à cette dégradation de la situation : Maersk a suspendu les traversées du détroit d’Ormuz et détourne des navires ; MSC a stoppé les réservations vers le Moyen-Orient « jusqu’à nouvel ordre ». Quant à Hapag-Lloyd, elle a aussi mis en pause les transits Ormuz/Suez, mais surtout la compagnie a officialisé une surcharge de risque de guerre, dont les ordres de grandeur sont particulièrement impressionnants : 1 500 dollars par EVP et 3 500 dollars par conteneur frigorifique sur certains périmètres. CMA CGM a fait de même : 2 000 dollars par EVP, 3 000 dollars par conteneur de 40 pieds, et 4 000 dollars par conteneur frigorifique ou équipement spécial. Ça pique… D’autant qu’il faut aussi compter avec un choc assurantiel : de nombreux acteurs de l’assurance maritime se prépareraient à restreindre la
couverture du risque de guerre pour les entrées dans le Golfe à partir du 5 mars, renchérissant brutalement le coût du voyage. L’effet le plus immédiat pour les chargeurs, c’est la volatilité des plans de transport : modifications des heures estimées d’arrivée, annulations d’escales, et décisions au cas par cas pour les marchandises déjà en mer, avec un risque accru de déviation ou d’immobilisation au large. Dans ces conditions, mieux vaut être bien conseillé ou accompagné.
Si l’on considère la situation à plus grande échelle, la situation est réellement inquiétante. Ce sont les effets de réseau qui pèsent le plus lourd, avec une désynchronisation des rotations et une reconfiguration des corridors. La route Inde-Méditerranée apparaît comme la plus affectée, plusieurs services ayant annoncé un détournement par le cap de Bonne-Espérance « jusqu’à nouvel ordre », ce qui allonge mécaniquement les durées de transit et dégrade la fiabilité. À court terme, cela va se traduire par une addition de surcoûts (surcharges de guerre déjà publiées, hausses additionnelles attendues) et par une tension sur la capacité effective, puisque les jours de mer supplémentaires immobilisent des navires. Les professionnels devront également surveiller l’évolution de la situation dans les ports
pivots : une partie du fret à destination du Golfe est déposée dans des ports de repli pour du transbordement vers des navires plus petits et mieux à même de transiter dans ces zones à risque. Avec quelles conséquences ? Une probable congestion de Salalah, Khor Fakkan, Sohar, Duqm, Colombo, pourrait potentiellement s’étendre à d’autres grands ports asiatiques...
Il faudra suivre la situation avec attention, mais pour l’attention il semblerait que la guerre ne cesse de s’étendre. Jusqu’où ? Combien de temps ? Et surtout, est-ce le premier d’une série de conflits ? Les Houthis ont déjà annoncé qu’ils comptaient reprendre leurs opérations… Devant ces questions, une certitude : il est plus que jamais nécessaire de comprendre que la logistique est indissociable de la géopolitique – et vice versa.