Le fret aérien souffre. En deux semaines, la guerre en Iran a désorganisé une architecture logistique qui reposait largement sur les hubs du Golfe. Les chiffres consolidés ont de quoi impressionner. Une semaine après le début du conflit, les volumes avaient cédé de 36% dans l’ensemble Moyen-Orient-Asie du Sud. Dans le Golfe, la chute est encore plus nette : les volumes sortants reculent de 62 %, sur fond d’un effondrement capacitaire de 70 %. Le cas de Dubaï est très parlant. Tout d’abord, les opérations ont été suspendues après des frappes de drones … puis elles ont repris dans un contexte très dégradé. Depuis cet aéroport, les expéditions vers les États-Unis ont chuté de 82 % en une semaine, et celles vers l’Europe de 38 %. Bref, le nœud du transit aérien dans les échanges entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du
Nord est complètement en panne.
Cette rupture a forcé les chargeurs, les transitaires et les compagnies à recomposer leurs itinéraires dans l’urgence. Une partie du trafic a été déroutée vers d’autres plateformes régionales, notamment l’Arabie saoudite. La situation a également mis en tension le fret routier utilisé pour contourner des routes aériennes à haut risque. Mais l’effet principal se trouve ailleurs : l’effondrement capacitaire au Moyen-Orient a accéléré le basculement vers des liaisons directes entre l’Asie et l’Europe. La capacité a ainsi progressé de 20 % entre l’Asie-Pacifique et l’Europe, et de 13 % depuis l’Asie du Sud vers le continent européen. En sens inverse, les hausses atteignent 26 % et 18 %. Les flux se redéploient en conséquence. Dans ce contexte, l’Asie du Sud subit de plein fouet la déstabilisation régionale :
les volumes à destination de l’Europe reculent de 24 % depuis l’Inde, de 42 % depuis le Bangladesh et de 45 % depuis le Sri Lanka. Quoique moins impressionnantes, les baisses à destination des États-Unis sont comparables. Malgré le choc que constitue la guerre, celle-ci ne met pas fin aux échanges, elle les réorganise … tout en fragilisant les routes logistiques.
La désorganisation se lit du reste dans la hausse rapide des taux. À l’échelle mondiale, les taux de fret progressent de 6 %, tandis que les taux spot montent de 10 %. Mais le diable se niche dans les détails. Voyez plutôt : sur les liaisons entre la zone Moyen-Orient-Asie du Sud et l’Europe, l’augmentation atteint 57 % en une semaine avec un pic à 93 % depuis le Sri Lanka… Mais aussi 77 % depuis les Émirats arabes unis ou 50 % depuis l’Inde. À cette pression s’ajoute celle des surtaxes carburant : à Hong Kong, des transitaires accusent plusieurs compagnies d’avoir relevé certaines surtaxes sur les long-courrier alors même que la hausse du brut est estimée entre 30 et 40 %.
Plus que jamais, la guerre en Iran nous rappelle combien le fret aérien mondial est dépendant de quelques points nodulaires autour desquels s’organisent tous les réseaux. Un point d’étranglement, et c’est la logistique entière qui est fragilisée. Pour combien de temps encore ?